Je cligne des yeux et je regarde Matilda.
Elle est plantée là, devant ma porte, Diamant dans ses bras, et me toise du haut de son 1m57. Machinalement, je m'essuie le visage. J'ai toujours l'impression d'avoir du caca sur la figure quand elle me regarde comme ça, c'est à dire à chaque fois qu'on se voit.
FICHE
Nom? Matilda
Qu'est-ce que c'est? D'après la rumeur, un humain. Je m'acharne depuis treize ans à démontrer que ce n'est pas ma soeur.
Age? 17 ans
Signe Particulier? Son monde tourne autour de trois grands M : Mode, Make-up et Mecs.
Deuxième signe particulier? Elle peut pas me blairer.
Elle (en caressant Diamant) : Je peux savoir pourquoi tu hurles sur mon chat à six heures du matin?
Moi : Je peux savoir ce que ton chat fout dans ma chambre à six heures du matin? Il m'a salopé ma Nike! C'était ma paire préférée! Tu vas me la rembourser!
Elle hausse les épaules et regarde la chaussure que je brandis comme un trophée de concours de pêche.
Elle : Ce truc? Je vois vraiment pas de différence.
Très drôle. En attendant, je me trimballe une godasse qui pue et le coupable ronronne comme un bienheureux, comme si de rien n'était.
Moi : Je te signale qu'il m'a griffé le poignet! Là aussi, y a pas de différence?
Elle (en entrant tout à fait dans ma chambre) : Mais fiche-lui la paix, à la fin, quoi! C'est qu'un petit chat, il sait pas ce qu'il fait, laisse-le tranquille!
Il ne sait pas ce qu'il fait? On voit bien qu'elle était pas là quand il miaulait d'exaltation après m'avoir arraché la peau du poignet! Elle va s'asseoir sur mon lit en pagaille et se lance dans une grande explication sur la beauté et l'innocence de sa sale bestiole.
Warning, warning, il y a danger! Car quand ma soeur commence à déblatérer sur un sujet quelconque, ça ne s'arrête plus. Et comme elle a autant de bon sens qu'un coquillage vide, c'est toujours du grand n'importe quoi.
Oui, je sais ce que vous vous dites. Je vous ressors l'éternel cliché de la fille très belle et très soignée mais aussi très idiote. Mais je vous assure que pour ma soeur, c'est bien vrai. Et ça va loin au-delà des blagues stupides qu'on raconte sur les blondes. D'ailleurs elle est brune.
Comme je n'ai aucune envie de me farcir son discours sur les pauvres petits chats qui ont du mal à se faire à leur nouvel environnement (ça fait un an qu'elle l'a, ce truc blanc, alors s'il s'est toujours pas adapté il devrait voir un psy), je la regarde en affichant sur mon visage un air de Tu-as-raison-grande-soeur-adorée-je-n'aurais-pas-dû-laisser-traîner-ma-chambre-sur-le-chemin-de-ton-adorable-Diamant-et-bien-entendu-je-vais-me-les-rembourser-moi-même-mes-baskets, et dans ma tête je me récite les fables de la Fontaine en verlan. Mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'encore une fois, à l'aube, ma soeur est déjà sublime.
Ca fait quinze ans que je la connais, et en quinze ans, je n'ai jamais compris comment quelqu'un qui s'est démaquillé avant d'aller dormir se réveille fardé comme une star. On ne voit ça que dans les films. Pareil pour les vêtements. Vous savez, quand vous voyez, dans votre série comique préférée, la petite amie du héros qui court en serviette dans tous les sens en criant qu'elle n'a rien à se mettre? Que quand le héros entre dans sa chambre, il trouve trois armoires pleines à craquer de vêtements de marque? Là, tout le monde rit dans le public, parce qu'on leur demande de rire, mais surtout parce que c'est complètement stupide de dire qu'on n'a rien à se mettre alors qu'on a des cargaisons de fringues. Ma soeur, c'est ça, mais en pire. Elle a toute une chambre pour ranger sa garde-robe, mais à chaque fois qu'elle doit sortir (c'est à dire cinq fois par jour, six fois par nuit), c'est Pompei.
Enfin bref.
C'est quand même drôle que quelqu'un vous parle pendant une demi-heure sans remarquer que vous ne l'écoutez même pas. Ma soeur a cette étrange capacité, et c'est bien pratique. Pendant qu'elle me raconte sa vie et celle de son idiot de chat, je peux faire mon lit, essayer de ranger mon bureau, abandonner l'idée de ranger mon bureau, passer l'aspirateur, tondre le gazon, aller faire une partie de PES6, et revenir, elle est toujours là à bavarder. Et je ne sais même plus de quoi elle parle.
J'hausse les épaules pour l'interrompre (il faut bien parce que j'ai une vie, à part ça!).
Moi : Ecoute, je m'en fous. Il a gerbé dans ma basket, tu dois me rembourser parce que c'est ton chat, c'est tout.
Elle : Il a vomi quoi d'abord? C'était frais ce que tu lui s donné à manger? Si ça se trouve t'as essayé de l'empoisonner.
Probablement l'une des seules fois du mois où je serai d'accord avec elle. Si je lui avais donné à manger, ça aurait été pour l'empoisonner. Mais j'aurais veillé à ce qu'il ne survive pas.
Moi (je lui montre le bol vide) : Il a avalé le truc vert que maman m'avait donné pour mon mal de ventre. C'était sous mon lit.
Une voix que je ne connais que trop : Et pourquoi le chat a-t-il mangé la compote que je t'ai donnée il y a trois jours?
C'était une compote?
